J'attends donc je pense  
   

Je ne suis pas sociable aujourd'hui. D'ailleurs ça fait plusieurs jours que ça dure. 

Il y a certaines personnes que je ne peux plus supporter. Je ne saurais dire exactement pourquoi, mais c'est ainsi. Si ça se trouve, ça leur ferait plaisir de me voir, je sais pas. 

Mais elles me rappellent des choses, des évènements comme des sensations qui me sont insupportables. Par exemple, là, y'a une fête où je pourrais boire et fumer et rire avec ces personnes. Mais au lieu de ça, je reste assis en face d'un mur, la cigarette à la main, à rien foutre.

Disons que si, en fait j'attends quelqu'un. Quelqu'un qui, lui, me rappelle de bons souvenirs qui me font du bien et grâce auxquels je me sens plus léger pour affronter ceux que je ne veux pas voir. 

Alors je suis là, debout, regardant fixement la barrière en espérant l'apparition de celui que j'attends. Mon sac me pèse un peu, mais pas encore trop, ma cigarette se consume trop rapidement, mais j'attends. 

Histoire de passer le temps, je déplace mes jambes vers le cul d'une moto "embéquillée" sur le pavé, puis je reviens au point de départ, face au mur, face à la grille. Et j'attends.

Attendre -mon cerveau est vide d'attente. 

Mes mouvements sont vides d'intérêt et de sens (quoique ce dernier terme reste à relativiser puisque je fais des aller-retour). Il ne se passe rien, enfin si, des gens vont dans des directions et des buts précis. Mais moi, non. Je reste là à ne rien pouvoir faire puisque j'attends.

On m'a dit il y a longtemps que les verbes du 1er groupe, ceux qui finissent par "er", sont des verbes d'action. Attendre finit par "re". C'est donc l'inverse de "er", c'est donc par pure déduction un verbe d'inaction. 

Tout comme on est obligé de faire une action avec un verbe en "er", on est obligé de ne rien faire avec un verbe en "re". Mais, à y regarder de plus près, les verbes en "re" sont des actions en eux-même. 

Attendre regroupe plusieurs actions possible : vérifier l'arrivée de l'ami, regarder les oiseaux, marcher ou déambuler d'un point à un autre, etc. Attendre est en fait une action très prenante où l'on fait plein de choses, bien qu'on ait l'impression de ne rien faire. C'est comme boire en quelque sorte, mais pas comme voter.

L'ami que j'attends est quelqu'un de simple. Pas simple d'esprit, non. Simple, c'est tout. C'est comme ça que je les aime, car dès qu'ils deviennent compliqué, mon cerveau étant limité, je n'arrive plus à suivre alors je les lâche. 

Les autres que je ne veux pas voir me semblent trop compliqués. Ils attachent trop d'importance à des conneries et je les soupçonne d'en vouloir à mes poils de 15 jours, hirsutes, qui parsèment du bas de mon visage à mes tempes, ma jolie peau toute douce.

Mais la peau, ils s'en foutent, ce sont les poils qu'ils vont voir en premier, évidemment. 

Eh bien ces gens là sont compliqués. Parce qu'attacher autant d'importance à une chose si superficielle, ça devrait impliquer logiquement d'attacher encore plus d'importance à des choses plus complexes. 

Or non, car c'est tout simplement impossible pour eux. Il eusse fallu passer son temps en bibliothèque, cours, forum, exposés, musées, colloques et bien d'autres choses invivables.

Donc, attachant de l'importance à des choses ne le méritant pas forcément (un peu comme un flic, en fait) ces personnes pensent très honnêtement que le fond des choses est ou bien d'une simplicité enfantine, ou bien beaucoup trop complexe pour eux.

Or, s'ils n'attachaient pas autant d'importance à trois poils, peut-être s'apercevraient ils qu'il y a bien d'autres sujets de conversation qui sont bien plus enrichissant et éminemment plus intéressant que les poils au menton. 

Ils conviendraient du fait que, bien que le monde soit constitué de détails, ce n'est pas à la source de ceux-ci, ou dans leur ensemble que le monde se considère. C'est par delà le détail, dans l'attente, que l'on est à même de déceler l'importance des choses.